Toute personne qui a vu ou a participé à des enseignements donnés par des « maîtres » asiatiques a remarqué le niveau d’exigence de leurs cours. Qu’il s’agisse d’activités externes, comme le judo ou le kung-fu, mais également lors de pratiques réputées plus douces telles que la méditation ou le yoga, chaque élément est diffusé avec autorité et rigueur. Non seulement dans l’exécution et la répétition des exercices, mais également concernant l’aspect préparatoire et protocolaire.
Pour ma part, au cours de mon séjour à l’ashram Kaivalyadhama de Pune en Inde, la validation de notre formation portait principalement sur le respect des règles de mise en place des postures. Plus encore que de réaliser nos asanas avec virtuosité (ou pas), nous devions respecter au microgeste près, l’ordre d’installation. Et gare à vous si, par exemple, vous osiez monter le bras sans marquer une étape, afin de procéder à la rotation latérale de l’épaule. Mais plus largement, pour être admis, nous devions également respecter scrupuleusement les règles de vie de la structure. Ainsi, il fallait manger en silence, être ponctuel et… porter l’uniforme !
C’est comme si, dans une salle de fitness, le placement des pieds sous un rack squat, la saisie de la barre et le placement de celle-ci sur les trapèzes étaient les véritables critères d’évaluation du mouvement, bien au-delà de la flexion elle-même ou de la charge mobilisée… Mais, également, que les règles de la structure devaient être rigoureusement respectées pour permettre au pratiquant de suivre vos séances.
Ce mode d’enseignement révèle qu’on ne peut dissocier le « faire » du cadre de son exécution, de l’intention et de la préparation qui le précède. C’est donc une approche plus globale, qui ne se contente pas d’évaluer un niveau de performance, mais qui l’inscrit dans un contexte.
Cela me fait d’ailleurs penser à notre apparence physique et à celles de nos pratiquants qui se sont parfois construites dans la douleur, alors que d’autres devraient plutôt remercier leurs parents de leur avoir offert des attributs favorables. Un « six packs » ne signifie pas toujours le même degré de travail et d’implication.
Les pratiques traditionnelles asiatiques, si elles ont donc une approche holistique de l’individu, c’est-à-dire qu’elle le considère comme un ensemble de fonctions indivisibles et interdépendantes, peuvent également être perçues comme autoritaire.
Dans les temples zen au Japon, par exemple, on offrait une soupe de riz et de légumes aux méditants après la pratique. Mais lorsque le maître doutait de la ferveur des pratiquants, il retirait jour après jour du riz et des légumes de la « gen mai » pour ne finir par leur proposer que de l’eau de cuisson. Cela lui permettait de savoir si les gens étaient là pour la collation ou bien pour des raisons plus nobles.
Je comprends qu’en résonance aux pédagogies occidentales, cela puisse interpeller, voire choquer. Car nous cherchons résolument, dans nos cours actuels, à « inclure » les pratiquants en leur proposant des pratiques attractives. Le plaisir et la promesse (d’un futur plus heureux) sont devenus les arguments massue des activités dites de bien- être ou de loisirs, et la jouissance comme le rêve ont besoin d’être constamment suggérés aux élèves.
C’est donc : de la musique, des écrans, le corps et la virtuosité du prof, la couleur des murs ou la tendresse du canapé de l’entrée, qui seront déployés pour fidéliser nos pratiquants.
Mais également le renouvellement des exercices, là où les arts martiaux, par exemple, ne s’embarrassent pas avec ce type de considération. Qui a répété 200 ou peut-être 500 low kicks par jour, dans un camp d’entraînement en Thaïlande, peut en témoigner…
Si ce souci de satisfaire notre clientèle peut sembler légitime, ces complaisances ne nous éloignent-elles pas du cœur de nos pratiques ? Cet excès de confort, peut-il devenir un obstacle sur le chemin de l’autonomie ?
Je trouve que cette période de pandémie illustre assez justement cet écueil. Pour beaucoup de nos pratiquants, la fermeture des structures a sonné le glas de leur pratique. Hors du contexte de leur salle, de la communauté et des injonctions du prof, ils ne parviennent plus à se motiver.
La sophrologie qui est une pratique revendiquant sa praticité dans le contexte d’une vie ordinaire et qui promeut l’autonomie de ses pratiquants, recommande de ne pas utiliser d’artifices dans les séances (ni musique, ni lieu extraordinaire, ni silence absolu) afin que chacun puisse les faire sans que cela n’exige telle ou telle condition. Car plus la pratique est sophistiquée, moins elle est reproductible ! Il en est de même en culture physique où seuls les adeptes d’une pratique sans machine ou au « poids du corps » ont pu se renouveler pendant la stricte fermeture des salles, loin de leur coach..
Caycedo, le créateur de la sophrologie, nous racontait que lorsqu’il travaillait avec un groupe, il tolérait une fois que les gens ne se soient pas entraînés entre deux séances, à la seconde fois, il leur disait : « C’est inutile de revenir, vous n’êtes pas prêts. »
À l’époque, j’avais trouvé la méthode radicale. Aujourd’hui, je me dis qu’à force de vouloir fidéliser nos pratiquants, nous n’avons pas su les rendre autonomes.
L’éducateur devenu promoteur est comme une mère ou un père possessif, il pense produire de la force, mais, finalement, il transmet de la peur.
