Healthy ? Lisez l’étiquette.

Healthy ? Lisez l’étiquette.

Il y a une formule que l’industrie agroalimentaire maîtrise à la perfection : habiller un produit ultra-transformé avec le vocabulaire du sport et de la santé. « High protein. » « Lower carb. » « 0% sucres ajoutés. » « Fit. » « Clean. »

En tant que coach, vous êtes en première ligne. Vos clients arrivent avec leur barre protéinée dans la poche de leur sac de sport, leur pot de skyr aromatisé dans le shaker, leur pain « low carb » pour le repas post-training. Et ils vous regardent valider. Parce que ça, c’est healthy, non ?

Pas si vite. Cet article vous donne les outils pour lire une étiquette avec les yeux d’un technicien, pas d’un consommateur. Et pour éduquer vos clients à faire de même.

La règle de départ : comprendre ce qu’est une étiquette

Une étiquette n’est pas un résumé nutritionnel objectif. C’est un outil marketing dont certaines parties sont strictement réglementées (valeurs nutritionnelles, liste des ingrédients) et d’autres relèvent de la communication quasi-libre (design, mise en scène des promesses, photo des athlètes musclés).

La liste des ingrédients, elle, est neutre — et c’est là que tout se passe. Les ingrédients y sont listés par ordre décroissant de poids. Ce qui figure en premier est ce dont le produit est majoritairement composé. Ce que l’étiquette met en gros caractères en façade peut n’apparaître qu’en sixième ou septième position dans cette liste.

C’est la première chose à enseigner à vos clients : retournez le produit.

Cas n°1 — La barre protéinée et ses polyols

Ce que le marketing dit

« 60 g de protéines pour 100 g. » « Sans sucres. » « Faible en glucides. » « Le snack du sportif. »

Ce que l’étiquette contient

Les barres protéinées dites « sans sucres » sont massivement édulcorées aux polyols, aussi appelés alcools de sucre. Les plus courants sont le maltitol (E965), le sorbitol (E420), le xylitol (E967), le lactitol (E966).

Ce que sont réellement les polyols : il s’agit de glucides partiellement hydrogénés, présents naturellement à l’état de traces dans certains fruits, mais produits industriellement à partir d’amidon de maïs ou de blé pour les usages alimentaires. Ils ont un goût sucré avec deux à trois fois moins de calories que le sucre classique.

Ce que l’industrie met en avant : un index glycémique plus faible que le sucre, l’absence de caries (allégation validée par l’EFSA en 2011 pour plusieurs polyols), et surtout la possibilité d’afficher « sans sucres » — ce qui, réglementairement, signifie l’absence de sucres simples, non l’absence de glucides.

Ce que l’industrie mentionne en petit : le maltitol, polyol le plus utilisé dans les barres protéinées, a un index glycémique de 36 et une valeur calorique de 2,4 kcal/g — ce n’est pas neutre. De plus, les polyols provoquent des troubles digestifs chez les personnes sensibles dès que les quantités ingérées augmentent. La réglementation européenne impose d’ailleurs la mention « une consommation excessive peut avoir des effets laxatifs » sur tout produit contenant plus de 10 % de polyols.

Une seule barre protéinée « sans sucres » peut contenir 10 à 15 g de maltitol. Deux barres dans la journée, et le seuil de tolérance digestive est souvent atteint — particulièrement chez les personnes souffrant du syndrome de l’intestin irritable, chez qui les polyols font partie des composés FODMAP.

Ce qu’il faut dire à vos clients

« La mention sans sucres ne signifie pas que le produit est exempt de glucides ni d’édulcorants. Ce que l’industrie a remplacé le sucre par mérite autant d’attention que le sucre lui-même. »

Cas n°2 — Le skyr aromatisé et ses épaississants

Ce que le marketing dit

« Texture épaisse naturelle. » « Protéines de lait. » « Recette islandaise traditionnelle. » « 0% MG. » « 5 fois moins de sucre. »

Ce que la réalité dit

Le skyr nature est un produit laitier fermenté d’origine islandaise, obtenu par égouttage du lait écrémé. Sa composition d’origine : lait écrémé pasteurisé, ferments lactiques. C’est effectivement un produit intéressant pour sa densité protéique et sa légèreté.

Le skyr aromatisé vendu en grande surface, lui, est une autre catégorie de produit. Sa composition comporte systématiquement des ingrédients absents du skyr traditionnel : amidon de maïs modifié, pectine (E440), arômes naturels ou artificiels, édulcorants (sucralose E955, acésulfame K E950), correcteurs d’acidité. Ces ajouts ont pour objet d’obtenir une texture standardisée, une conservation allongée, et un goût constant à bas coût — en remplaçant notamment la proportion de lait écrémé qui assurerait naturellement cette texture.

La classification NOVA, développée par l’équipe du Pr Carlos Monteiro à l’Université de São Paulo et adoptée comme référence dans le 4e Programme National Nutrition Santé (PNNS 4) en France depuis 2019, classe les aliments en quatre groupes selon leur degré de transformation. Les skyrs aromatisés du commerce entrent dans le groupe NOVA 4 — aliments ultra-transformés — précisément en raison de ces additifs.

Pourquoi cela compte-il ? Plusieurs méta-analyses, dont les données de la cohorte française NutriNet-Santé (plus de 100 000 participants suivis par l’Inserm, l’INRAE et l’Université Paris Cité), ont établi des associations entre consommation élevée d’aliments ultra-transformés et risque accru de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2, d’obésité et de symptômes dépressifs. L’ANSES a confirmé ces associations dans ses conclusions publiées en 2025. Ces résultats sont des associations épidémiologiques : ils ne permettent pas d’établir une causalité directe, mais le signal est aujourd’hui suffisamment robuste pour être intégré aux recommandations de santé publique.

Ce qu’il faut dire à vos clients

« Le skyr au rayon frais, c’est du marketing islandais appliqué sur un produit qui peut avoir la même complexité d’ingrédients qu’un yaourt industriel aromatisé classique. Lisez la liste des ingrédients avant le Nutri-Score. Un bon skyr, c’est : lait écrémé, ferments. C’est tout. »

Cas n°3 — Le pain « lower carb » et le gluten vital

Ce que le marketing dit

« Seulement X g de glucides nets. » « Idéal keto. » « Riche en protéines. » « Pain de qualité boulangère. »

Ce que la réalité dit

Les pains commercialisés sous les appellations « low carb », « lower carb » ou « keto » réduisent leur teneur en glucides en remplaçant une partie de la farine par du gluten vital de blé. Le gluten vital (ou vital wheat gluten) est obtenu industriellement en extrayant les protéines de gluten d’une farine de blé par lavage et séchage. C’est un concentré de protéines de blé (gliadines et gluténines) dont la teneur en protéines avoisine 75 à 80 % — ce qui justifie son utilisation comme levier pour augmenter le ratio protéines/glucides.

Ce que cette reformulation signifie réellement :

  1. Sur l’étiquette, « glucides nets » est une construction marketing, pas une unité réglementaire. La soustraction des fibres et des polyols des glucides totaux pour afficher un chiffre « net » n’est pas reconnue par la réglementation nutritionnelle européenne. La valeur réglementaire est celle des glucides totaux.
  2. Le gluten vital est une fraction concentrée, non un aliment brut. Son utilisation massive dans un pain modifie profondément la matrice alimentaire d’origine. Les personnes souffrant de sensibilité non-cœliaque au gluten ou du syndrome de l’intestin irritable — pour lesquelles les pains « low carb » sont souvent présentés comme une alternative — se retrouvent face à un produit plus concentré en protéines de gluten que le pain blanc standard.
  3. L’allégation « riche en protéines » est encadrée. Selon le règlement européen (CE) n°1924/2006, une telle allégation n’est autorisée que si les protéines représentent au minimum 20 % de la valeur énergétique totale du produit. Vérifiez le calcul avant de valider une allégation auprès de votre client.

Ce qu’il faut dire à vos clients

« Un pain contenant ‘gluten vital’ en deuxième ingrédient n’est pas un aliment brut : c’est une construction industrielle. La réduction des glucides est réelle, mais les glucides n’étaient peut-être pas le problème de votre pain de départ. Avant de changer votre pain, demandez-vous ce que vous cherchez à résoudre. »

Le framework que vous pouvez enseigner à vos clients

Voici une méthode en quatre étapes, applicable à n’importe quel produit « healthy » :

  1. Retourner le produit. La façade est du marketing. La liste des ingrédients est une obligation légale. Lisez-la.
  2. Compter les ingrédients. Un aliment brut peu transformé a une liste courte. Une liste de plus de cinq à dix ingrédients, avec des codes E ou des termes techniques (hydrolysat, isolat, amidon modifié, maltodextrine), indique un niveau de transformation industrielle élevé.
  3. Identifier les substituts. « Sans sucres » → chercher les polyols. « Riche en protéines » → identifier d’où viennent ces protéines (aliment entier ou isolat concentré ?). « Low carb » → comprendre ce qui remplace les glucides.
  4. Évaluer la promesse par rapport au contexte du client. Un produit peut afficher un Nutri-Score A et appartenir à la catégorie NOVA 4. Ces deux systèmes mesurent des choses différentes : l’un évalue la composition nutritionnelle, l’autre le degré de transformation. Les deux sont utiles ; ni l’un ni l’autre n’est suffisant seul.

Ce que cela ne signifie pas

Plusieurs nuances importantes que vous devrez transmettre :

Les barres protéinées ne sont pas nocives per se. Dans une logique de praticité ponctuelle — déplacement, urgence logistique — leur intérêt protéique est réel. Le problème est leur positionnement marketing comme substitut systématique aux aliments bruts.

Le skyr aromatisé n’est pas « du poison ». Son profil glycémique reste favorable, ses protéines sont de qualité. Le sujet est l’écart entre ce que le marketing projette (naturalité, tradition) et ce que la composition révèle.

Le gluten n’est pas toxique pour la population générale. La maladie cœliaque concerne environ 1 % de la population. La sensibilité non-cœliaque au gluten est une entité clinique reconnue mais dont les mécanismes et la prévalence restent débattus dans la littérature scientifique. Pour le reste de la population, la concentration en gluten vital d’un pain « low carb » n’est pas un problème documenté.

La valeur ajoutée du coach dans ce contexte

La nutrition est aujourd’hui un terrain de confusion massive pour vos clients. L’industrie dispose de budgets marketing sans commune mesure avec la capacité d’un consommateur à décrypter une étiquette. Votre rôle n’est pas de disqualifier systématiquement les produits transformés, ni d’imposer un dogme alimentaire. Il est de donner à vos clients les clés de lecture pour qu’ils distinguent la promesse de la réalité.

Un client qui comprend pourquoi sa barre protéinée lui cause des ballonnements, pourquoi son skyr vanille n’a rien d’islandais, et pourquoi son pain « 5 g de glucides » pèse lourd en gluten concentré — ce client-là prend des décisions alimentaires informées. Il revient vous voir. Et il vous recommande.

C’est ça, la valeur scientifique d’un coach en 2026.

Sources principales utilisées dans cet article : — Règlement (CE) n°1924/2006 du Parlement européen, annexe sur les allégations nutritionnelles — EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments), avis sur les allégations relatives aux polyols, 2011 — Cohorte NutriNet-Santé, Inserm/INRAE/Université Paris Cité, publications 2018-2021 — ANSES, rapport sur les aliments ultra-transformés et la santé, 2025 — Classification NOVA, Monteiro C.A. et al., Public Health Nutrition, 2019 — PNNS 4 (Programme National Nutrition Santé), 2019 — Wieser H., « Chemistry of wheat gluten proteins », Cereal Chemistry, 2023

Un article rédigé par :
Pierre-Jacques Datcharry

Directeur de publication. Professionnel du secteur depuis plus de 20 ans.