L’approche articulation par articulation

L’approche articulation par articulation

L’approche du corps humain avec une lecture articulation par articulation montre comment chaque articulation agit sur les articulations qui l’entourent, entraînant des compensations de l’une en cas de dysfonctionnement de l’autre, générant donc des risques de blessures en cascade. Le concept est de langue anglaise : « the joint-by-joint approach to training » (approche de l’entraînement articulation par articulation). Il est exposé dans un sous-chapitre du livre Advances in Functional Training consacré à la prévention des blessures.

Je vous propose ici, avec l’autorisation de son auteur Mike Boyle, un expert en préparation physique et entraînement fonctionnel, une présentation de cette méthode. Je précise qu’ayant été écrit aux États-Unis, ce texte traduit en français fait essentiellement référence au monde du sport outre-Atlantique.

Vous n’avez pas encore entendu parler de la théorie de l’entraînement « articulation par articulation » ? Alors préparez-vous à faire un grand bond en avant. Un jour, nous discutions avec Gray Cook, mon ami kinésithérapeute, des résultats de son travail sur le mouvement fonctionnel (Functional Movement Screen ou FMS), des besoins des différentes articulations du corps et comment le fonctionnement de chacune était mis en relation avec les autres lors d’un entraînement. Un des atouts du FMS est qu’il permet de faire la distinction entre les articulations qui servent à la mobilité et celles qui servent à la stabilité. L’analyse de Gray est, somme toute, assez simple. Pour lui, le corps n’est qu’un « tas » d’articulations. Chacune d’entre elles possède une fonction spécifique et est sujette à des niveaux de dysfonctionnement prévisibles. Par conséquent, elles ont toutes besoin d’un entraînement propre à leurs spécificités. J’ai déduit de cette analyse que l’avenir de la préparation physique pouvait résider dans cette approche « articulation par articulation » plutôt que dans une approche basée sur le mouvement dans son ensemble. Cette façon de penser s’est d’ailleurs diffusée à une vitesse incroyable, je ne m’y attendais pas du tout. C’est comme si tout le monde l’avait intégrée. Elle est même devenue si populaire que les gens ne pensent même pas à nous citer comme ses concepteurs !

Le tableau ci-dessous examine le corps de bas en haut selon la théorie « articulation par articulation ».

Remarquez l’alternance mobilité/stabilité. La cheville a un rôle de mobilité et le genou de stabilité. Plus haut, la hanche a besoin de mobilité. Et ainsi de suite, selon une alternance dictée par la chaîne des articulations.

Ces vingt dernières années, le concept beaucoup plus intelligent d’entraînement du mouvement fonctionnel vu dans son ensemble a peu à peu remplacé l’approche d’entraînement par zone isolée. L’expression « les mouvements, pas les muscles » est presque devenue galvaudée, cela montre combien nous progressons ! Aujourd’hui, donc, pour la plupart, les bons coachs et préparateurs physiques ont abandonné la bonne vieille méthode poitrine-épaule-triceps et sont passés à celle du poussé-tiré et à l’extension de la hanche et du genou. Malgré tout, la philosophie du « mouvement-et-non-les-muscles » aurait dû être poussée encore plus loin.

Les blessures sont intimement liées au fonctionnement ou plutôt au « malfonctionnement » des articulations. En général, la douleur apparaît dans la ou les articulations qui se trouve(nt) au-dessus de la région qui fonctionne mal. L’exemple le plus parlant est celui du bas de dos. Beaucoup de gens souffrent de douleurs lombaires. Selon l’approche articulation par articulation, ces souffrances proviennent d’une perte de mobilité de la hanche. Le dysfonctionnement d’une articulation au niveau inférieur se répercutant sur l’articulation même et/ou au niveau supérieur, si la hanche ne peut plus bouger, la colonne lombaire le fera à sa place. Le problème est que les hanches sont conçues pour générer de la mobilité alors que la colonne lombaire est conçue pour assurer de la stabilité. Quand l’articulation de mobilité devient immobile, celle de la stabilité est obligée de compenser, devenant par conséquent moins stable et de plus en plus douloureuse.

Un mécanisme simple

En commençant par la cheville, l’analyse du corps articulation par articulation devient une chaîne logique. La cheville est une articulation de mobilité. Quand elle devient immobile, le genou, articulation de stabi­lité, devient instable. Alors la hanche, articulation de mobilité, devient immobile. Et ainsi de suite, tout au long de la chaîne corporelle…

  • Perte de mobilité de la cheville = douleur au genou
  • Perte de mobilité de la hanche = douleur lombaire
  • Perte de mobilité thoracique = douleur dans le cou et les épaules et/ou les lombaires

On peut aller encore plus loin dans le raisonnement. Quelle est la première conséquence d’une blessure ou d’une immobilisation ? Les chevilles et les hanches perdent de leur mobilité tandis que les genoux perdent de leur stabilité. Il faut donc faire comprendre aux athlètes comme aux patients en rééducation que quand ils n’utilisent pas ces articulations, ou pas assez, ou incorrectement, cette immobilité risque de causer des problèmes ailleurs dans le corps. De la même manière, les professionnels, coachs, préparateurs ou kinésithérapeutes doivent bien faire le tour de toutes les articulations pour établir un diagnostic ou un programme d’entraînement ou de rééducation. Si quelqu’un vient vous voir avec un problème de mobilité de la hanche (si il ou elle a perdu toute mobilité à ce niveau-là), cette personne se plaindra le plus souvent de douleurs lombaires et rarement de la hanche directement. Généralement, la solution est d’augmenter la mobilité de l’articulation la plus proche de la zone de douleur.

Liaison cheville-genou

Par le système de chaîne de conséquences mis en lumière par l’approche articulation par articulation, on comprend donc qu’un dysfonctionnement articulaire, à la base, peut avoir de nombreux effets. On l’a vu plus haut, une faible mobilité de la cheville engendre une douleur au genou. Une faible mobilité de la hanche cause une douleur lombaire. Une faible mobilité de la colonne vertébrale au niveau thoracique crée une douleur cervicale. Une cheville peu mobile va ainsi causer le transfert de l’impact du pied au sol vers le genou. La rigidité de la cheville peut être naturelle, provenir d’un vieux traumatisme, mais être aussi la conséquence d’une surprotection de cette cheville, à la suite d’une entorse par exemple. Chez la plupart des basketteurs qui souffrent du syndrome fémoro-patellaire ou rotulien (inflammation du cartilage de la rotule lors de son passage sur le fémur), il existe un lien direct entre la rigidité de la chaussure de basket-ball, le strapping et les chevillères. Pour beaucoup d’athlètes, ce lien entre douleur du genou et problème de mobilité de la cheville est étroit. Et souvent, ces problèmes surviennent après une entorse, par conséquent, après un gros strapping et le port de chevillère… On paye cher le fait de vouloir protéger une cheville instable à tout prix !

La complexité de la hanche

À toute règle, il existe une exception et l’exception de notre approche articulation par articulation se situe au niveau de la hanche. La hanche peut être à la fois immobile, donc causer une douleur lombaire, et instable, c’est-à-dire créer une douleur au genou (à cause de la rotation interne et de l’adduction du fémur qu’elle induit). Comment une articulation, la hanche en particulier, peut-elle être à la fois instable et immobile ?

1- Une faiblesse de la hanche en flexion ou en extension produit une action compensatoire de la colonne lombaire (immobilité). Une faiblesse musculaire ou un manque d’utilisation du psoas ou de l’iliaque engendre un schéma compensatoire de flexion lombaire pour remplacer la flexion de la hanche. Une faiblesse ou une action diminuée des fessiers entraîne un schéma compensatoire d’extension des lombaires pour remplacer l’extension de la hanche.

2- Une faiblesse en abduction (ou plus précisément en prévention de l’adduction) provoque une pathologie au genou (instabilité).

Le problème ne s’arrête pas là puisque les processus compensatoires déclenchent un cercle vicieux. La colonne bouge pour compenser le manque de force et de mobilité de la hanche, donc cette dernière perd encore plus de mobilité. Et son manque de force conduit à une immobilité qui, à son tour, renforce le mouvement compensatoire de la colonne et ainsi de suite.

La plupart des sportifs ayant des douleurs lombaires ou aux ischiojambiers ont un mécanisme lombo-pelvien faible et doivent donc utiliser la flexion/extension de la colonne lombaire pour pallier le mouvement de la hanche. La même faiblesse au niveau des fessiers provoque un schéma d’extension de la colonne lombaire pour remplacer le mouvement d’extension de la hanche. Sportifs et patients doivent donc absolument apprendre à bouger leurs hanches sans partir de la colonne lombaire.

La colonne lombaire

La colonne lombaire est encore plus intéressante. Elle est clairement constituée d’une série d’articulations ayant besoin de stabilité, comme le montrent toutes les recherches consacrées à la stabilité du core (gainage). La plus grosse erreur que nous ayons commise ces dix dernières années en matière d’entraînement a été de vouloir augmenter la portée statique et active par du mouvement d’un secteur qui requiert, en réalité, beaucoup de stabilité. La plupart, sinon la totalité, des nombreux exercices rotatifs mis au point pour la colonne lombaire étaient en fait inappropriés. Notre manque de connaissance de la mobilité thoracique nous a conduits à vouloir gagner en rotation de la colonne lombaire… La kinésithérapeute Shirley Sahrmann, dans Diagnosis and Treatment of Movement Impairment Syndromes (Diagnostic et traitement des syndromes de déficience motrice), et James Poterfield et Carl DeRosa, dans Mechanical Low Back Pain: Perspectives in Functional Anatomy (Mécanique des douleurs lombaires : perspectives de l’anatomie fonctionnelle) ont d’ailleurs démontré qu’il n’était pas recommandé d’augmenter la capacité de mouvement des lombaires et, même, que cela mettait potentiellement l’intégrité physique en danger.

La colonne thoracique

La colonne thoracique, quant à elle, est une des zones que nous connaissons le moins. Maîtresse en la matière, Sarhmann a été l’une des pionnières à encourager le développement de la mobilité thoracique et la limitation de la mobilité lombaire. Dans son sillage, beaucoup de kinésithérapeutes recommandent désormais l’augmentation de la mobilité thoracique bien que peu d’entre eux puissent proposer des exercices spécifiques. Dans les années à venir, nous devrions assister à une augmentation de ce genre d’exercices. 

Tous les jours, j’en découvre un peu plus sur le corps humain et souvent, ce que j’apprends contredit mes croyances antérieures. Cela me permet de devenir un meilleur coach et un meilleur éducateur.

Mike Boyle

Traduit de l’anglais