Et si on revoyait nos priorités…

Et si on revoyait nos priorités…

Parfois, nous sommes surpris de voir à quel point les gens qui nous entourent peuvent se mettre dans des états de stress importants pour des choses qui sont, finalement, bien secondaires. Leurs émotions sont parfois assez comparables face à un véritable problème ou pour des « peccadilles ». Il semble qu’il n’y ait plus véritablement de conscience des priorités, mais que leurs frustrations et leurs conditionnements se répercutent, indifféremment, sur le premier objet d’insatisfaction venue. 

Ce manque de discernement, je le constate également, quotidiennement, lorsque je dirige des séances ou que je conseille des coachs sur leurs méthodes pédagogiques. Lorsque tout se mélange un peu et qu’on finit par assister à ce que je caractériserais de « tempête gestuelle ». Dans ce cas, je leur recommande de prioriser les intentions et les consignes pour mettre fin à cette approche confuse du mouvement.

Il peut s’agir simplement d’un nombre excessif de recommandations susceptibles de paralyser le pratiquant. Car même si les intentions du coach sont bonnes, son attente peut être si grande qu’il ne supporte plus le relatif échec de son élève. C’est, pourtant, une partie constitutive de son apprentissage. Françoise Mézières, qui a révolutionné la kinésithérapie dans les années 1970, et dont les techniques d’étirement des chaînes musculaires exigeaient une certaine « décontraction » constata, elle-même, qu’à force de vouloir sensibiliser ses patients sur leur posture, ils finissaient par se crisper à un tel point qu’elle ne pouvait plus rien en attendre.

Il m’arrive d’ailleurs fréquemment de répéter à mes clients : « Ne vous mettez pas la pression ! » Je leur donne des pistes leur permettant d’évoluer, bien entendu, mais j’accueille avec bienveillance, comme pour moi-même, leurs charmantes imperfections. Savoir renoncer à corriger un élève, à condition qu’il ne se mette pas en danger, est parfois nécessaire pour ne pas le stigmatiser et lui permettre de progresser, même un peu plus lentement que les autres. Mais est-ce vraiment un problème ? Bien sûr que non, car tenir compte de chaque individu c’est d’abord accepter son rythme, son histoire et ses aptitudes propres.

Mais, parfois, ce n’est pas seulement la quantité de consignes qui perturbe nos pratiquants, mais leur hiérarchisation. En effet, une fixation de dos a-t-elle la même importance qu’un placement de doigt, une assiette du bassin engage-t-elle les mêmes risques qu’un coude déverrouillé ? Bref, il serait peut-être temps de revenir à l’essentiel, tant en matière de posture que de méthode d’entraînement d’ailleurs.

Afin d’illustrer ce propos, arrêtons-nous un instant sur les travaux du docteur Roger Vittoz, au début du 20e siècle. Psychosomaticien, il a élaboré une méthode de relaxation, tout à fait pertinente, comprenant, entre autres, des graphiques propices à l’apaisement. À cet égard, il décrit le triangle comme une figure « sécurisante par sa base et dynamique par ses côtés », tout comme notre existence qui serait sans doute plus agréable si nous étions capables de restaurer notre confiance (la base) tout en prenant des initiatives positives (les côtés).

Mais j’y vois également une parfaite analogie de la culture physique, de la méthode Pilates, des sports de force et plus largement de l’ensemble des sports : un « centre » présent pour générer la force, le maintien, l’équilibre… bref, des fondations solides pour garder notre maison-corps à l’abri. Et puis des jambes et des bras dynamiques qui sont des conducteurs d’énergie dans un trajet allant du centre vers les extrémités.

À ce titre, un apprentissage de la flexion de jambe chez le débutant qui ne serait pas accompagné par un travail préparatoire et complémentaire autour des muscles profonds et stabilisateurs de la colonne vertébrale reviendrait à bâtir des murs à même le sol sans travail de terrassement. Pour forcer encore un peu le trait, je ferai référence à une œuvre du yoga historique, quelque 200 ans avant notre ère dans laquelle on peut lire une description des postures ne faisant référence qu’à la tenue de la tête et du tronc. Aucune consigne de placement de bras ou de jambes n’y est mentionnée. C’est dire si ce constat ne date pas d’aujourd’hui.

Se tromper de priorité, c’est croire que tant que les bras et les jambes s’agitent tout va bien, c’est omettre qu’elles ne sont que des vecteurs d’une énergie générée par la structure de notre être. C’est croire que l’électricité est produite par les fils en ignorant l’existence même de la centrale. C’est jeter le medball au mur sans utiliser ses jambes ou constater qu’on a les pieds sur un SwissBall sans se préoccuper de la hauteur de son bassin. J’ai coutume d’appeler cela « s’auto-duper ».

En effet, c’est croire bien faire quand finalement plus rien ne fonctionne vraiment. C’est faire confiance à ce qui s’agite quand l’essentiel réside dans ce qui bouge le moins.

Souvent nous préconisons de « revenir à la base » quand il s’agit de faire nos gammes dans une activité quelconque. En matière de mouvement et de posture, comme nous l’avons vu, cette expression prend tout son sens. Mais, plus largement, revenir à la base cela peut également signifier se ressourcer autour de sa famille ou de ses amis ou encore faire référence à une culture ou à une tradition. C’est, finalement, connaître nos besoins, savoir qui nous sommes et d’où nous venons.

Lorsque nous transmettons cette culture du corps, nous faisons la lumière sur des axes d’apprentissage prioritaires qui pourraient offrir à nos pratiquants une source d’épanouissement. C’est bâtir une œuvre pédagogique cohérente pour leur permettre de construire des postures justes, c’est ne plus confondre le tronc et les branches. C’est construire son triangle tous les jours pour accéder à l’équilibre.